Anne of the Indies (1951), la flibustière qui n’a jamais mis les pieds aux Antilles

Article écrit avec l’infortunée participation nocturne de Dead Man Paul.

Depuis quelques années que nous planchons d’une manière ou d’une autre sur le roman de piraterie Dead Men’s Tales, nous avons vu un paquet de films sur la piraterie et les pirates. Certains bons, d’autres mauvais. Anne of the Indies () de Jacques Tourneur conserve une place de choix dans…

Comment ? Pardon ? Nous avons déjà utilisé cette accroche dans l’article The Black Swan (1942) : la goutte d’eau qui fait déborder les Caraïbes ? Ben oui, mais Anne of the Indies a influencé le personnage principal de Dead Men’s Tales, tout de même.

Ah, ça aussi, nous l’avons déjà dit…

Le swashbuckling ayant fait les heures de gloire et la fortune des studios Warner Bros., Anne of the Indies est donc un film de la Twentieth Century-Fox Film Corporation. Susan Hayward, à qui devait incomber le rôle principal, le porta de studio en studio des années durant. Finalement occupée à autre chose, ledit rôle passa de mains en mains jusqu’à atterrir dans celles lestes et vives de la ravissante Jean Peters.

Mises au point

Faisons une incartade, voulez-vous ? Nous savons que vous êtes presque tous des milléniaux, et à ce titre quasiment incultes et presque illettrés. Du genre à regarder la vidéo d’un tutoriel plutôt que de lire un article.

Nous parlons d’un métrage des années 1950. Il n’y avait pas d’effets spéciaux digitaux, Instagram n’existait pas, la bombe H menaçait déjà le monde, les films duraient rarement plus d’une heure et demie, le Donald Trump de l’époque s’appelait Dwight Eisenhower, le Technicolor régnait en maître et Jean Peters décrochait son véritable premier rôle avec Anne of the Indies.

Jane Peters, tout sauf une fêtarde

Jean Peters, c’était l’anti Marilyn Monroe. Et si vous ignorez qui était Marilyn Monroe, nous pouvons vous fournir quelques adresses d’armureries, ou vous apprendre à jouer à la roulette russe avec un pistolet.

La seconde votait Démocrate et incarnait un sex-symbol qui nous maintient encore éveillés certaines nuits. La première, véritable garçon manqué, votait Républicain, préférait des rôles plus terre-à-terre de femmes authentiques et nous maintient encore éveillés certaines nuits. Elle portait des pantalons, détestait le maquillage et les talons hauts. Ce qui n’empêcha pas les deux actrices d’être des amies proches.

Jean Peters et Marilyn Monroe discutent sur le tournage de Niagara
Jean Peters et Marilyn Monroe discutent sur le tournage de Niagara

Une femme qui savait ce qu’elle voulait

Malgré un solide caractère, des coups de gueule fréquents, de régulières mises à l’amende par les studios et un modeste talent de comédienne, elle était appréciée de ses pairs. Un biographe releva d’ailleurs que personne n’a jamais eu un mot méchant à dire de Miss Peters, et c’est inhabituel.

Portrait de Jean Peters
Portrait de Jean Peters

Jean Peters voulait que son travail soit reconnu. Elle savait ce qu’elle désirait. Et elle n’allait pas laisser des détails tels que la place des femmes dans la société lui gâcher ses objectifs. Rien que pour ça, elle rejoint Monroe dans nos cœurs.

Planète Hollywood

Détail amusant, Henry King, à qui nous devons The Black Swan, dirigea Peters à trois reprises. Comme quoi, tout menacé qu’il est par la bombe H, le monde est petit. Surtout à Hollywood.

Ce fut aussi l’une des épouses d’Howard Hughes, accessoirement, pour qui elle quitta sa carrière d’actrice à 29 ans.

Si vous vous fichez de tout ça, dites-vous que c’est pour votre culture. Que ça a joué un modeste rôle dans celui des femmes modernes. Et que ça a une certaine importance pour la suite.

Également, Maurice Tourneur, le père de Jacques Tourneur, réalisa le Treasure Island de .

Aurions-nous passé notre bac sur les terres de Sa Majesté, nous aurions eu une bonne note en géographie.

Voici l’une des raisons pour lesquelles nous n’utilisons presque jamais le titre traduit d’une œuvre.

Anne of the Indies est le titre original de La Flibustière des Antilles. De Nassau à Maracaibo, le film voyage beaucoup, mais il ne met jamais les pieds aux Antilles.

En même temps, le titre original ne fait guère plus de sens. Les Anglais, nuls en géographie, plaçaient les Indes dans les Caraïbes. Comme ils sont têtus, le nom « Indies » (ou « West Indies ») est resté. Et nous avons été à un cheveu de délocaliser tout un continent pour ne pas les contredire. Les natifs sont quand même devenus des Indiens, ce qui ne les épargna pas du génocide.

Chapeau bas, les Anglais. Comme quoi, le Brexit et Boris Johnson, ça relève presque de la tradition.

Anne of the Indies, le film qui aurait pu, mais en fait non

Commençons par les désobligeances. Anne of the Indies n’est pas un grand film. Ce n’est pas un mauvais film non plus, mais, une fois le (court) générique de fin passé, on ne peut qu’imaginer ce qu’il aurait pu être.

Pas le plus grand fil de Tourneur

Soyons clairs. Nous parlons d’un film de Jacques Tourneur. L’effet-bus, c’est lui. Même lorsqu’il se plante dans les grandes largeurs, ça reste bien au-dessus de la moyenne. Et Anne of the Indies est l’un de ses plus faibles : le roi de la suggestion en montre à la fois trop, et pas assez.

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Scène de bataille navale – Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

Jean Peters, une actrice limitée

Ajoutons à cela que Jean Peters n’est pas une grande actrice et qu’elle en fait un poil trop. Malgré tout, le rôle est cousu-main pour elle, ce qui sauve sa prestation. D’ailleurs, la belle s’éclate affublée de guenilles et ça transpire à l’écran.

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

L’œil averti des mecs qui n’ont que ça à faire

Histoire de pinailler, nous avons bien entendu cherché les bourdes dans le film. S’il ne prétend pas être un documentaire, il reste relativement crédible, sans sérieuse maladresse factuelle. Il y a évidemment les sempiternelles erreurs de raccord. À moins que Louis Jourdan, qui incarne Pierre François La Rochelle, pêche par coquetterie et multiplie les costumes.

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

En fait, le plus gros défaut reste de présenter Blackbeard comme un gaillard bedonnant. Les rapports le décrivent comme un homme grand et mince.

Anne of the Indies, l’un de nos films de pirate favori

Tout au crédit de Jean Peters, les scènes de combat sont époustouflantes. Impossible de savoir si les duels ont été accélérés. Sans doute un peu, mais pas au point d’en devenir ridicules comme dans The Black Swan. Il faut dire que Peters était une escrimeuse émérite, ce qui a dû aider.

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Jean Peters, escrimeuse émérite – Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

Un film féminin et presque féministe

Mais le film brille réellement dans sa peinture d’une femme farouche qui mène à la baguette un univers entièrement masculin. Anne Providence ne s’en laisse pas conter. Son équipage la respecte autant qu’il la craint. Son approche de la sexualité est à la fois innocente, franche et décomplexée. Elle vit mal sa féminité, mais elle l’assume fièrement. Mais par-dessus tout, elle ne cède rien. Jamais. Surtout face à la figure paternelle de Blackbeard (incarné par la star de Broadway Thomas Gomez, qui n’a connu que des seconds rôles au cinéma).

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

En gros, ce sont les valeurs machistes du film d’aventure, qui depuis une décennie fait la fortune de la Warner, que Jacques Tourneur foule au pied. Et Jean Peters l’épaule parfaitement. Sans que le film soit un manifeste féministe, il fleure bon #MeToo avec 65 ans d’avance.

Ce fut court, mais bref

Plié en , Anne of the Indies est mené à un train d’enfer. Sa rigueur narrative est implacable. C’est très simple, il n’y a pas de temps mort et absolument tout sert la narration. Au point que ça file même un peu trop vite pour avoir le loisir de s’y perdre. Énorme avantage : on ne s’ennuie pas une seconde.

Chose relativement rare dans un film sur la piraterie, la violence est montrée autant que suggérée. Ce sont des pirates, et l’histoire tourne autour d’Edward Teach, dont la profession de foi d’après Raoul Walsh était : C’est mon métier : je coule, je brûle, j’enlève, je tue, par plaisir ou intérêt.

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Jacques Tourneur se ne contente pas de suggérer la violence, il la montre également – Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

De même, Tourneur évite aussi bien les clichés du genre que le sentimentalisme pénible. Mieux, il détourne les plus grosses ficelles pour surprendre les spectateurs. Ce faisant, il hisse Anne Providence au rang d’héroïne dramatique pur jus.

De l’importance du film Anne of the Indies dans le roman Dead Men’s Tales

Tourneur nous a piqué nos personnages 60 ans avant que nous ne les écrivions

Lorsque nous commençâmes à enchaîner les films à un rythme industriel, nous avions déjà une idée assez précise des archétypes de nos personnages principaux. Nous n’avions pas de noms, mais les caractères et les attitudes étaient clairs dans nos têtes.

81 minutes plus tard, nous avions le nom « Anne » (devenu « Ann »), et par extension logique son nom de famille. Ainsi que celui d’un autre personnage principal. Également, Edward Teach et le capitaine Harris servirent à nommer, et dans une certaine mesure à définir, le personnage secondaire du capitaine pirate Edward Harris.

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

Quand tu ne sais pas, demande à ceux qui sont passés avant toi

Et surtout, nous avions mis le doigt sur le concept du compas moral, certes faussé, mais bien arrêté.

Beaucoup plus discret, Anne of the Indies nous a aidés à toucher de l’orteil (pour éviter la répétition du mot « doigt ») les notions de fatalisme et de fatalité. Le destin tragique de la pirate est annoncé dès l’ouverture du film, et rappelé avec la dernière image. Une astuce que nous retrouvons, par exemple, dans le fantastique El laberinto del fauno de Guillermo del Toro.

En fait, en , nous avions établi les contours de Dead Men’s Tales : Anne of the Indies s’était imposé comme une évidence. C’en était presque gênant.

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)
Jean Peters incarne Anne Providence – Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur)

Aussi, et malgré son jeu parfois agaçant, nous étions tous les deux tombés amoureux de la pirate que Jean Peters porte seule sur ses épaules. Comme quoi, à l’âge d’or d’Hollywood, ça ne rigolait que moyennement avec les castings.

En conclusion, Anne of the Indies souligne ce que les femmes n’ont toujours pas obtenu en cinq décennies

C’est très amusant, un demi-siècle plus tard, de lire les commentaires teintés de sexisme mondain des spectateurs. L’idée générale étant qu’Anne Providence refuse de devenir une femme parce qu’elle refuse de porter une robe. Tourneur s’en serait probablement tapé les cuisses d’hilarité.

Quand on voit à quel point les affiches (particulièrement dégueulasses) françaises ou allemandes ont tenté de sexualiser Jean Peters, on se dit qu’à ce rythme, l’égalité des sexes deviendra une réalité aux alentours de , .

Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur) - poster français du film
Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur) – poster français du film
Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur) - poster allemand du film
Anne of the Indies (1951, Jacques Tourneur) – poster allemand du film

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