De l’incivilité à la banalisation du sexisme

Depuis ce matin dans ma voiture, j’ai envie d’écrire un billet d’humeur. Ça ne sert à rien, Internet en regorge et tout le monde s’en fiche.

Il y a beaucoup de petits détails qui me chiffonnent. Plein de petites choses auxquelles je n’avais jamais fait attention avant… et bien, avant il y a peu. Des trucs que je ne remarquais pas, ou qu’au contraire, je trouvais bien pratiques.

Mais le problème quand on traîne avec un énergumène comme DM JM, c’est qu’il déteint.
Au figuré. Pas au sens propre.
D’aucuns le trouveront cynique.
Oui, un peu. Avec une bonne dose d’humour à froid et de second degré. Vous pouvez compter sur lui pour dire ce qu’il ne faut pas au mauvais moment. Mais ça sera rarement gratuit. Il aime souligner les absurdités, voilà tout.
Certains le trouveront pessimiste.
Non. Il ne se fait pas d’illusions sur le genre humain (au point de parfois paraître misanthrope), mais il ne baisse jamais les bras, il ne cesse jamais de faire comme si l’humanité en valait la peine, et il est toujours disponible pour autrui. De ses propres dires, puisque nous n’avons aucun impact international, ni même national, alors agissons localement, autour de nous.
Quand je l’ai rencontré, passé le premier choc, il m’est apparu comme l’incarnation de la question de Baudelaire dans ses Petits poèmes en prose : « En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? »
Toujours est-il qu’il m’a obligée — involontairement ? — à regarder certaines choses en face.

L’internationale sexualiste


Alors, nous ne sommes pas là pour faire l’éloge de cette admirable andouille. Déjà, parce que c’est une andouille, ensuite parce que je ne suis pas certaine que sa réaction nous flatte dans le sens du poil.
Non, je voulais parle de tout à fait autre chose. De ces petits détails qui me chiffonnent.

Du rapport entre mes seins et la police


Ce matin, alors que je revenais de Toulouse en direction de Bordeaux, je me suis fait arrêter par un policier. Ma faute, ma très grande faute, je roulais trop vite. Mais il était tôt et j’étais en retard pour mon travail.

Garée sur le bas coté, j’ouvre ma fenêtre et je découvre un agent tout sourire, extrêmement poli, qui me fait remarquer que ma vitesse est légèrement supérieure à celle autorisée. Intérieurement, j’étais déjà résignée à payer mon dû sous forme d’euros et de points de permis, mais le policier se contenta d’échanger avec moi des banalités.
Tout mielleux.
Son regard se perdant régulièrement sur ma poitrine.
Je suis en chemisier et comme il faisait froid (trois ou quatre degrés) et que je ne porte pas de soutien-gorge, mes seins pointaient.

Enfin, après quelques sous-entendus grivois, le policier prend congé en me conseillant de surveiller ma vitesse, et quand je regarde ma poitrine, je constate que, en plus, le vêtement bâille légèrement.

La morale commence là où s’arrête la police. (Alain, Propos sur la religion, 1938)

De gros seins aux tétons dardant sous un chemisier un peu trop ouvert m’ont donc sauvée d’une pénalité définie dans le Code de la route. A contrario, cela signifie-t-il que si j’avais été un homme ou plate comme une limande, j’aurais écopé d’une cinquantaine d’euros d’amende et d’un point de permis ? Pire, en me contrôlant, même avec désinvolture, le policier libidineux est désormais informé de mon identité. Et bien que mon adresse ne soit plus à jour, il ne doit pas être bien difficile de me retrouver. C’est hautement improbable, mais la trouille est-elle un sentiment raisonné ?

Du rapport entre mon corps et la jeunesse bourgeoise


L’autre jour, je suis sortie avec des amis au Black Velvet (à Bordeaux). Je vais assez rarement en ville, et contrairement aux autres Dead Men, je fréquente assez peu les bars et les pubs. Que voulez-vous ? Je suis une fille sage. Après quelques verres, nous avons décidé de faire un saut au Frog & Rosbif, non loin de là.
Ça ne doit pas faire plus de deux cents mètres à pied.

Bien qu’accompagnée, je me suis fait aborder deux fois. Et je ne parle pas de rencontres délicates ou de petits voyous en vadrouille, mais bien de petits bourgeois très comme il faut (des « macronistes », comme dirait DM JM, qui confondent leur droite et leur gauche, pour qui l’humanisme se résume à leur seule personne). Des gens comme moi, en somme.
Avec des remarques déplacées plein la bouche.
Ce n’est rien, me direz-vous. Et il y a peu, j’aurais été d’accord avec vous. Mais depuis quelque temps, je trouve cette attitude insultante. Elle me fait me sentir comme un morceau de viande. Et elle me met mal à l’aise vis-à-vis des gens qui m’accompagnent. Sans doute parce que j’y réfléchis plus qu’avant et que je perçois ce qu’il y a derrière. La mentalité dans son ensemble.

Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s’engageait sur le chemin. (Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913)

Et ne croyez pas que je blâme uniquement les hommes. L’attitude des femmes en général ne vaut guère mieux. Soit qu’elles en jouent, soit — le plus souvent — qu’elles considèrent tout ça comme normal. Il n’y a pas deux camps qui s’affrontent, mais bel et bien un ensemble social prévaricateur et navrant.

Ce n’est toutefois pas là où je voulais en venir. Ce qui m’a plus choquée, c’est que, une fois les trublions passés, j’ai formulé une remarque outrée. Et l’un de mes amis (d’enfance, s’il vous plaît) m’a répondu en haussant les épaules que ce n’était pas bien grave. Me dégoûter de me sentir jolie et de sortir en jupe, pas bien grave ? Il insiste, comme quoi il y a pire. J’ai préféré ne rien dire.

Comme disait DM JM au cours d’une discussion avec DM Paul, pour les gens, c’est comme si un problème en remplaçait un autre. Non : les problèmes s’accumulent. Et s’il y a une hiérarchie entre le génocide, le viol et la banale incivilité, il ne s’agit pas d’en choisir un aux dépens des autres.

De l’éloge de la différence


Troisième anecdote, toujours très personnelle.
Cet été, je discutais avec d’autres femmes, des proches et des connaissances, dont une très proche amie lesbienne très engagée contre le sexisme. Nous parlions justement du rapport de force entre les femmes et les hommes. Un rapport dont mon amie a beaucoup souffert avant de mieux s’affirmer en qualité de et en tant que femme et homosexuelle.

Au cours de la conversation, l’une de nos interlocutrices a déclaré que le seul moyen de se débarrasser du joug de la masculinité était d’inverser la tendance. Mon amie a souligné que c’était du sexisme, qu’il s’agissait ni plus ni moins que de remplacer une domination par une autre, et que ce n’était moralement pas plus tenable que la situation actuelle.
Levée de boucliers et, très rapidement, insultes. Y compris, savourez le paradoxe, sur son homosexualité. Quant à moi ? « Salope », « traîtresse » et « raciste ».

Le sexisme comme le racisme commence par la généralisation. C’est-à-dire la bêtise. (Christiane Collange)

Pour information, mon amie et moi sommes très égalitaristes. Nous croyons à l’égalité entre les individus, au respect des différences et des particularités. Je suis pleinement d’accord avec DM JM (encore une fois) lorsqu’il dit que l’égalité, c’est accepter les différences entre les personnes et admettre que ce n’est pas grave. Certains naissent plus ou moins intelligents, plus ou moins adroits, plus ou moins blancs, plus ou moins timides, chacun a des problèmes différents, et alors ?
C’est le devoir des forts de protéger les plus faibles, soit. Jouissent-ils d’une supériorité pour autant ? Les sexes ont des contraintes biologiques différentes. Faut-il en favoriser l’un par rapport à l’autre ou ignorer cette hétérogénéité ? La sexualité d’untel ne correspond pas à la norme. Et ? Qu’est-ce que la norme, sinon une sorte de moyenne ? La moyenne a-t-elle une prépondérance morale dont on m’aurait tu l’existence ?

Nous ne sommes pas dignes


Dead Woman Camille m’a dit que des lecteurs nous reprochaient d’écrire des choses bien pires. Que de ce fait, nous manquions sérieusement de légitimité. Pourtant, la saga Dead Men parle de femmes en révolte contre leurs époques. Elle est très féministe à défaut d’être totalement morale. Nos femmes sont toujours des personnalités fortes, indépendantes et assumées. Parfois jusqu’à l’excès. Idem pour Schattenjägers. Nos protagonistes féminins ne sont jamais des donzelles en détresse.
Certes, il vous est difficile de vous faire une idée, les livres n’étant plus disponibles, car en cours de réécriture.

Le cas de Violette Anthémis est particulier, puisqu’il s’agit essentiellement de parodie. Une moquerie de ce qu’on peut lire un peu partout, une plaisanterie sur les fantasmes sociaux. Les histoires de Violette ne portent aucun jugement, elles ne prétendent à rien sinon à taquiner l’ultra-sexualisation d’absolument tout.
Il y a beaucoup de niveaux d’absurde dans les récits de Violette Anthémis. L’absence quasi totale d’érotisme, pour commencer : c’est très souvent de la pornographie sans sentiments ni tendresse. Les protagonistes ont une fâcheuse tendance à passer directement à l’acte pour une jouissance généralement égoïste. Violette est aussi l’incarnation caricaturale de fantasmes très masculins, jusque dans ses relations homosexuelles.

En fait, Violette Anthémis est l’antithèse de l’érotisme, la cristallisation de quelque chose qui se perd de plus en plus fréquemment.
Cela se retrouve jusque dans les photographies. Au-delà des soucis techniques qui ont parsemé les séances avec Miss Edith Oswald, elles ont un cadre très minimaliste et une volonté de voyeurisme couplée à la méchante habitude de toujours prendre son/sa conjoint(e) en photo au téléphone portable pour ensuite reverser les clichés sur des sites de « porn revenge ». Une démarche voulue et imposée par Dead Woman Sonia ; je ressors le mémo de l’époque : « les photos sont prises à hauteur d’yeux et elles suivent l’angle du regard. »
Violette Anthémis, c’est la victime, présentée comme si c’était normal alors que ça ne devrait pas. Nous y revenons : Violette est la norme, ce qui ne signifie pas que c’est normal.

Pour revenir à notre andouille (DM JM), certes, il m’a contrainte à regarder les choses différemment. Et j’aurais très certainement plongé dans la dépression et le nihilisme s’il ne m’avait pas également fourni les clés pour surmonter tout ça.
L’humain est pourri, c’est une merde. Laissez-lui le choix, et il prendra la mauvaise décision. Les gens sont petits, mesquins, égoïstes et haineux. Nos gouvernements ne sont pas mieux. Et ça ne sert à rien de se battre pour eux.
En revanche, ça sert de se battre pour changer ça.
Et, très cher lecteur, le procédé le plus simple pour y arriver, c’est de tous nous occuper de notre entourage et des gens à notre portée. Si chacun fait ça, l’effet domino ou traînée de poudre fera le reste.

Je crois que je viens de mettre un pied dans l’anarchisme.



Dead Woman Juliette

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