Droits d’auteur, fanfiction et plagiat

Lorsqu’on surf sur la Toile, le nombre de sites proposant des fanfictions est simplement ahurissant. Les fanfictions sont ces récits écrits par des fans pour prolonger, amender ou même entièrement transformer un produit médiatique qu’ils affectionnent (nous enseigne Wikipédia).

C’est généralement érotico-pornographique, rarement intéressant, souvent écrit par des adolescents libidineux. Et parfois, parfois seulement, c’est étonnant.

À un surprenant détail près : c’est totalement illégal.

Dura lex, sed lex nonobstant

La fanfiction, presque un genre littéraire à part entière

René Magritte, Le Plagiat
René Magritte, Le Plagiat

Pour faire simple, ce sont des productions réalisées par des aficionados (ce sont les fans) qui s’inspirent d’une œuvre. Il peut s’agir d’un livre, d’une série télévisée ou d’un film. Parfois, l’inspiration découle d’une personne existante, mais cela soulève d’autres problématiques que nous ne traiterons pas ici.

La fanfiction imagine une suite, développe certains aspects ou modifie carrément l’œuvre originale (c’est la fiction). La latitude prise par rapport au matériau source dépend entièrement de l’auteur de la fanfiction.

Les premières fanfictions datent des années 1980, mais Internet a considérablement aidé à leur essor.

L’inaliénable droit d’auteur

Le droit à la propriété intellectuelle est un droit inaliénable. En France, la loi indique que l’auteur d’une œuvre dispose d’un monopole sur celle-ci. Il peut en interdire la reproduction et l’adaptation illégitimes. Ce qui n’est pas totalement incohérent, mais pas nécessairement approprié.

Un arrêté de la Cour de cassation du 30 janvier 2007 stipule que du vivant de l’auteur et 70 ans après sa mort, toute adaptation d’une œuvre doit faire l’objet d’une autorisation.

C’est le point de vue, par exemple, de George R. R. Martin, d’Ann Rice ou encore de Robin Hobb. Et c’est une démarche tout à fait justifiée et justifiable : la fanfiction constitue une atteinte à leurs droits d’auteur et à l’intégrité de leurs œuvres, point barre.

L’article L 122-5 du Code de la propriété intellectuelle stipule, en revanche, que la parodie dispense son auteur de demande d’autorisation.

La fanfiction et le droit d’auteur

Reportons-nous à l’arrêt de la Cour de cassation du 30 janvier 2007. Une fanction est une adaptation d’une œuvre. Par conséquent, elle devrait faire l’objet d’une demande d’autorisation. Sauf si :

  • la fanfiction est une parodie, comme le précise l’article L 122-5 du Code de la propriété intellectuelle ;
  • l’auteur est décédé depuis plus de 70 ans et que la fanfiction ne porte pas atteinte à l’intégrité de l’œuvre.

Si une fanfiction ne répond pas à ces exigences, alors la loi dispose d’autres noms pour la caractériser : plagiat ou contrefaçon (article L122-4 du Code de la propriété intellectuelle). Elle prévoit même des sanctions dans les articles L335-2 et L335-3 du Code de la propriété intellectuelle : trois ans d’emprisonnement et 300 000 € d’amende dans les gencives.

Donc, les sites proposant des fanfictions sont tout simplement illégaux, en tout cas en France.

Toutefois, à défaut de vide juridique, il existe une certaine tolérance parfois alimentée par l’ignorance de l’auteur vis-à-vis de ces sites de diffusion.

Des cas particuliers

Ces auteurs qui encouragent la fanfiction

Quid, donc, de J. K. Rowling et autres ?

J. K. Rowling
J. K. Rowling

J. K. Rowling (Harry Potter) encourage la fanfiction. Les créations originales sur l’univers de Harry Potter sont ainsi les bienvenues, à la condition qu’elles s’inscrivent dans la continuité de la saga et qu’elles s’adressent à un lectorat jeune. Difficile dans ces conditions de conter cette soirée bien arrosée où, après quelques pétards et pas mal de GHB, Hermione Granger s’est tapée en même temps Ron Weasley et Harry Potter.

Autres exemples, Stéphanie Meyer (Twilight) et Marion Zimmer Bradley (l’anthologie Sword and Sorceress) soutiennent également la fanfiction tant qu’elle n’a pas un but lucratif. Hors de question de vendre des photos de Bella Swan taillant un plumeau à Jacob Black durant une réunion cosplay Sword and Sorceress entre adultes.

Nous l’avons précisé, l’auteur d’une œuvre jouit d’un monopole de regard. Il lui est donc tout à fait possible d’encourager la fanfiction. Il y a plusieurs avantages à cela :

  • c’est de la publicité gratuite, après tout ;
  • cela permet d’étendre le lectorat ;
  • ça instaure un lien entre l’auteur et son public ;
  • cela incite le public, généralement jeune, à la créativité et à l’expression — c’est, somme toute, l’un des piliers de notre approche scolaire.

Bien entendu, des limites existent, même lorsque l’auteur encourage la fanfiction :

  • il ne doit pas y avoir de recherche de profit ;
  • l’intégrité de l’œuvre doit être respectée ;
  • la distinction avec l’œuvre originale doit être clairement établie.

Quid, également, d’E. L. James avec Fifty shades of Grey, à l’origine une fanfiction de Twilight ?

Déjà, la loi outre-Atlantique est beaucoup plus souple sur ce point. L’article 106 de la Loi sur le copyright aux États-Unis stipule que « le fait de copier, arranger, diffuser des arrangements d’une œuvre protégée, même à titre gratuit, constitue une atteinte aux droits d’auteur ». Toutefois, le titre 17 du Code des États-Unis d’Amérique limite l’exclusivité des droits d’auteur avec la notion de « fair use » (littéralement, « utilisation équitable »).

Ensuite, E. L. James a changé les noms et transformé son œuvre avant de la publier pour ramasser un gros pactole.

L’exemple d’Amazon avec son Kindle World

Nous pouvons reprocher beaucoup de choses à Amazon, mais certainement pas de ne pas savoir comment accumuler un maximum d’argent.

Entre mai 2013 et août 2018, Kindle World a mis à disposition des auteurs de fanfictions les licences détenues par Amazon. Le concept était ingénieux. Les amateurs y soumettaient leurs écrits. Amazon vérifiait et relisait le tout avant de publier ce qui lui convenait. Et en cas de succès, Amazon partageait une partie des royalties entre l’auteur amateur et celui de l’œuvre protégée.

Bien entendu, Amazon conservait un droit exclusif sur les œuvres de fanfiction proposée, les amateurs lui cédant absolument tout. Une démarche pas moralement top classe.

Qui peut se vanter d’avoir une fiction entièrement originale ?

Together We Created (« Ensemble, nous avons créé ») peint sur un mur de briques
Together We Created (« Ensemble, nous avons créé »)

L’inspiration est un processus normal de la création. Même s’il ne s’agit que d’un socle culturel. Prétendre l’inverse serait mentir. Lire peut autant donner envie d’écrire qu’écouter de la musique peut donner envie d’en faire. Le besoin de donner un sens artistique nouveau existe. En ce sens, la notion de droits d’auteur peut paraître contre-productive.

Ernest Hemingway s’est inspiré de Fiodor Dostoïevski qui s’est inspiré de Charles Dickens. La Barque de Dante d’Eugène Delacroix est une fanfiction de L’Enfer de Dante. Voltaire a copieusement pompé puisé chez François Maynard. Robinson de Paul Valery ne doit-il rien au Robinsin Crusoé de Daniel Defoe ? La série de jeux vidéo The Witcher et les écrits d’Andrzej Sapkowski, quelqu’un ? Merde ! Fifty Shades of Grey ?

Réécrire une œuvre demeure une écriture, c’est un fait. Dans ses Fictions, Jorge Luis Borges décrit l’écrivain (imaginaire) Pierre Ménard, qui a recopié des chapitres entiers de Don Quichotte de Miguel de Cervantes. Le message de Borges (et c’est de l’analyse de texte du niveau baccalauréat) ? En littérature et malgré le plagiat, l’auteur propose toujours une expression différente.

Moulinsart avec Les aventures de Tintin et Milou reste un exemple bien connu d’ayants droit qui refusent systématiquement l’exploitation de leur univers. Et pourtant, le reporter d’Hergé est entièrement inspiré de l’œuvre de Jules Verne, jusque dans ses détails les plus représentatifs, comme la moustache de Dupont et Dupond. Malgré cela, Hergé s’est toujours défendu de s’inspirer du romancier. Les curieux peuvent d’ailleurs se procurer le livre Tintin chez Jules Verne de Jean-Paul Tomasi et Michel Deligne.

Aussi, comment prendre en compte les notions d’hommage ou d’inspiration ? Certes, elles ne sont pas légalement reconnues, mais elles existent. Quoi de plus frustrant que de rendre hommage à un auteur ou à une œuvre que l’on chérit pour finir centralien à Fleury-Mérogis et fricoter pendant trois ans avec un barbu sous les douches ?

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