La féminisation des noms de métiers, comment ça marche ?

Il n’existe aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers et de professions. Celle-ci relève d’une évolution naturelle de la langue, constamment observée depuis le Moyen Âge. Voilà ce qu’a publié jeudi 28 février la pourtant très conservatrice Académie française dans son rapport intitulé La féminisation des noms de métiers et de fonctions.

Parfois, nous trouvons quelque chose d’intéressant dans le méandre commercial réactionnaire qu’est devenu Internet. Entre ceux qui nous vendent du plastique et ceux qui tentent de nous faire croire que la Terre est plate, il existe encore des merveilles du temps où nous nous imaginions que le web servirait à diffuser le savoir et les connaissances.

Le Projet Voltaire fait partie de ces « parfois », toujours à l’affût d’une opportunité pour nous aider à maîtriser ce monstre d’aberrations qu’est la langue française. Et ça tombe bien, car ils ont synthétisé un rapport de vingt pages en quelques lignes claires. Et c’est exactement ce que nous nous proposons de pomper reprendre.

Alors ? Est-ce la solution à tous vos problèmes ? Bien sûr que non ! C’est l’Académie française, ça serait trop simple. De plus, la langue a subi quelques dizaines de décennies de pression patriarcale qui sont restées bien ancrées.

Féminisation des noms de métiers épicènes

La règle générale : le déterminant

La réponse est quasiment dans le titre, puisque l’on parle de noms qui ont la même forme indépendamment du genre. Ainsi, seul le déterminant permet de différencier masculin et féminin.

C’est le cas, par exemple de noms comme « antiquaire », « journaliste », « fonctionnaire », « photographe », « zoologue », « poète », « peintre » ou « maire ».

Des exceptions traditionnelles en « -esse » ?

En français, on ne peut établir une règle sans définir ses exceptions.

L’Académie précise dans son rapport qu’il existe un usage ancien consistant à féminiser le nom de manière plus marquée. Le féminin traditionnel de « maître » est « maîtresse », presque tout le monde est d’accord. Pourtant, la forme “ maître ” semble se maintenir dans le titre des gens de loi (avocat, huissier, notaire…) et dans d’autres noms comme “ maître d’œuvre ” et “ maître d’ouvrage ”.

Les substantifs en « -o »

Les « Immortels » du quai Conti précisent également qu’il en va de même pour les substantifs dont le masculin se termine par “ o ” (“ une dactylo ”, “ une imprésario ”, “ une soprano ”).

La féminisation des noms de métiers terminés par une consonne

La règle générale : le féminin se termine en « -e »

La règle a toujours été simple : le féminin se marque par l’ajout d’un « e » final, sans oublier les cas échéants l’accent grave ou la double consonne.

Ainsi, le féminin d’« artisan » est « artisane », celui de « banquier » est « banquière » et celui de « maçon » est « maçonne ». Rien de bien compliqué.

Des exceptions en cas de confusion

Il arrive que le féminin d’un nom désigne quelque chose d’autre que la discipline. Le Projet Voltaire donne les exemples de « médecin », « marin » et « camelot ». à cela, l’Académie préconise tout simplement une forme détournée : « femme médecin », « femme marin », « femme camelot », etc.

L’article cite aussi Alain Rey, qui se penche sur les cas particuliers de plombière et pompière : les formes plombière et pompière (et donc sapeuse-pompière) sont tout à fait envisageables, même si elles “ ne sonnent pas très bien ”.Le lexicographe indique également que plombière est le nom d’une glace (aux fruits confits). C’est vrai que ça arrache l’oreille.

La féminisation des noms de métiers en « -eur »

La règle générale : le féminin en « -euse » et en « -eure »

Le féminin en « -euse » s’emploie lorsqu’un verbe correspond au nom, ou s’il s’agit d’une discipline sportive. Ainsi, le verbe « chômer » donne le nom « chômeur », dont le féminin est « chômeuse ». Tout comme le féminin de « footballeur » est « footballeuse ». C’est du niveau d’avant le primaire, ça ne devrait donc poser aucun problème.

Le féminin en « -eure » (avec un « e » muet) s’emploie dans les autres cas. Votre proviseure n’est pas une « proviseuse ».

L’exception du professeur

Toujours citant Alain Rey, l’article précise qu’il laisse le choix entre professeuse (il est vrai que le verbe professer existe), professoresse (sur le modèle de l’italien professoressa) ou professeure, à l’instar des Québécois.

Et le lexicographe de souligner que le féminin en -eure a un inconvénient assez grave : il ne se marque qu’à l’écrit. À la prononciation, c’est la même chose. C’est une féminisation partielle et des féministes ont raison de protester : si à l’oral, on ne fait pas la différence, on est revenu à la case départ.

La féminisation des noms de métiers en « -teur »

Ce qu’en dit l’Académie française

Le féminin en « -teuse » s’emploie lorsqu’un verbe correspond au nom (et j’ai la sensation de me répéter). Le verbe « colporter » donne le nom « colporteur », dont le féminin « colporteuse » est bien connu des lecteurs de Violette Anthémis.

Le féminin en « -trice » s’applique, pour faire simple, dans les autres cas. En l’absence d’un verbe ou quand le verbe ne comporte pas de “ t ” dans sa terminaison.

Ce qu’en disent les « Mortels »

Le verbe « inspecter » donne le nom « inspecteur », dont le féminin est pourtant « inspectrice », et non « inspecteuse ». À juste titre, le Projet Voltaire en cite une ribambelle : auditrice, éditrice, inspectrice ou encore sculptrice. Il insiste sur le fait que la distinction qu’opère l’Académie est loin d’être fiable !

L’auteuse auteure/autrice précise aussi que l’usage du féminin de « docteur » s’en tenait à la forme masculine (une docteur ou une femme docteur), désormais c’est la forme docteure qui semble s’imposer, supplantant doctoresse.

Justement, à propos de Sandrine Campese, qui a écrit l’article sur le Projet Volaire : en est-elle l’« auteure » ou l’« autrice » ?

La première variation est la plus courante. Mais la seconde tournure s’employait historiquement et jouit de la faveur des universitaires.

Une fois de plus, nous pouvons compter sur l’Académie française pour clarifier la situation : Les raisons qui, en certains cas, s’opposent à la féminisation ne peuvent être a priori considérées comme irrecevables. Les écueils sont souvent d’ordre pratique — des solutions peuvent alors être envisagées pour parvenir à une féminisation respectueuse des règles fondamentales de la langue —, mais parfois aussi d’ordre psychologique, et il convient de prendre toute la mesure des résistances à l’emploi de certaines formes particulières. Sic.

La féminisation des noms de grades dans l’armée

Féminisation martiale

Ce n’est pas une blague, mais la féminisation des grades militaires est fixée par un décret. Une fois de plus, l’article en cite pléthore : adjudante, caporale, colonelle, générale, lieutenante, préfète, sergente, etc.

Le « chef » rend chèvre

Je vais commencer par m’excuser pour ce jeu de mots pourri.

Ensuite, je vais tout de suite balancer que le féminin le plus courant de « chef » est « cheffe ». Notons que la remarque d’Alain Rey concernant la prononciation identique reste ici valable. Constatons également que d’autres formes existent et sont admises. Comme l’invariabilité (« la chef »), « chèfe », « chève » (d’où le jeu de mots foireux, pour ceux qui peinent à suivre), « cheffesse » (la forme ancienne, mais là, je vote contre) ou encore « cheftaine » si vous êtes scout(e) ou guide.

Toutefois, au sein de l’armée, « chef » est invariable puisque son utilisation est adverbiale : « en chef ». Donc, nous aurons une « sergente-chef » et non pas une « sergente-cheffesse ».

La féminisation, c’est simple, n’est-ce pas ?

Oui et non.

Dans l’absolu, ces règles ne sont pas très compliquées pour un francophone. Pour les non-francophones, cela représente cinq cas spécifiques avec leurs lots d’exceptions.

Reste également la volonté très marquée de ne pas froisser les sensibilités des uns et des autres plutôt que de s’attaquer à la question sociale de la considération des femmes.

En résumé, ce rapport est une démarche bienvenue très dans l’air du temps. Toutefois, il constate plus qu’il érige ou sacralise. Nous demeurons bien loin de la souplesse que connaissait le français il y a encore quelques siècles.

Ce que nous nous proposons d’aborder dans l’article suivant :La règle de proximité : quand ni le féminin ni le masculin ne l’emportent dans la grammaire.

Pour ceux que le rapport intéresse, il est disponible sur le site de l’Académie française (connexion non sécurisée). Nous en conservons également une copie sur nos serveurs et une copie sur Google Drive.

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