Les maudits de l’orthographe sont-ils ceux qu’on pense ?

Oui, nous avons un malade mental de l’orthographe en notre sein. Sa conception de l’acceptation de la faute est à géométrie variable. Même Dead Man Paul avait abandonné tout espoir d’y entendre quoi que ce soit. En fin de compte, c’est la petite nouvelle qui a percé le mystère. Et ce n’est pas si compliqué que ça, surtout si on connaît un peu l’animal.

Je parle de cela, car en épurant les commentaires (que je n’ai finalement pas rapatriés, pour l’anecdote) sur l’ancien blog de Dead-Men, je suis tombée sur la remarque extrêmement agressive d’un visiteur concernant des fautes orthographiques dans un texte de Dead Woman Juliette. Et accessoirement, sur la réponse empreinte d’absence de diplomatie de DM JM.

J’en ai discuté avec Dead Woman Juliette, et j’ai beaucoup appris en fait.

Une tolérance allotropique aux fautes d’orthographe

DM JM est parfaitement conscient que l’orthographe est un marqueur social. Son niveau de tolérance face aux fautes est donc allotropique. Qu’un technocrate publie un texte, et aucune erreur ne lui sera permis. Qu’une métallurgiste publie un texte, c’est autre chose.

Si sa tolérance vis-à-vis des manquements est variable et doit s’étudier au cas par cas, elle est avant tout motivée par l’effort fourni. Ainsi, l’énarque qui ne fait aucune faute aura moins de mérite que le maçon de campagne qui essaye d’en faire le moins possible (mais qui en fait tout de même beaucoup).

Par exemple, l’orthographe je-m’en-foutiste repérée sur les forums de jeuxvideo.com ne trouvera aucune grâce à ses yeux. Alors que celle d’un communiqué des Gilets Jaunes (souvent approximative, il faut l’admettre) ne lui posera aucun souci.

Plus amusant, le torrent de haine des commentaires moqueurs et moralistes a le don de provoquer son ire ! Lui qui passe son temps à nous reprendre !

L ’orthographe : un marqueur social

Il Quarto Stato (Volpedo)
Il Quarto Stato, peinture de Giuseppe Pellizza da Volpedo en 1901

En fait, DM JM apprécie la bonne orthographe. Parce que c’est élégant, plaisant, clair, que ça se conçoit bien, que ça s’énonce clairement, que les mots pour le dire arrivent aisément et qu’une idée devient précise. Tout ça.

En revanche, notre emmerdeur méprise l’utilisation de l’orthographe comme marqueur social clivant.

Discrimination

Le linguiste Alain Rey souligne que la maîtrise de l’orthographe montre qu’on respecte les règles, qu’on connaît sa langue. Simplement, il la décrit comme discriminante. Et la discrimination, ce n’est pas quelque chose dont notre cadavre est friand.

Dans un sens, celui qui a les moyens mérite moins que celui qui fait l’effort. Mais gare à ceux qui n’en font aucun, qu’ils aient les moyens ou pas.

Collez-lui devant les yeux un forum comme celui de jeuxvideo.com, attendez qu’il lise une phrase de l’acabit de Quelqu’un sais ou le trouvé ? et écoutez-le pleurer toutes les larmes de son corps.

Je parle là d’un type que je connais. Qui, un matin, alors qu’il espérait l’arrivée de sa dulcinée du moment en sirotant un café sur le Vieux-Port de Marseille, a pris une bonne heure pour aider un éboueur dont le français n’était pas la langue natale à corriger un CV et une lettre de motivation. Le malheureux peinait à la table voisine.

Un manque d’intelligence

Ça nous avait beaucoup fait rire à l’époque, Dead Man Paul et moi-même. Car nous n’avions pas encore réalisé une chose.

Maintenant, quand j’y repense, cette anecdote raconte tout ce qu’il y a à savoir sur l’énergumène.

Pour citer Christelle Martin-Lacroux, enseignante-chercheuse en sciences de gestion à l’université de Toulon :

Les recruteurs ont très peu de tolérance face aux fautes d’orthographe dans les dossiers de candidature. Notamment à cause des coûts cachés que cela génère. Mais surtout pour l’image que cela renvoie du candidat. Lors de mes entretiens, les recruteurs utilisaient des mots très durs pour qualifier les candidats faisant des erreurs. Ils parlaient d’eux comme des individus ayant des lacunes en termes de savoir-être, de professionnalisme, de compétence. Selon eux, faire des fautes d’orthographe pouvait même montrer un manque d’intelligence.

L’orthographe aux Français (ma bonne dame)

Correcteur Antidote
Le correcteur Antidote : pour le prix que ça coûte, tout le monde devrait l’acheter

L’orthographe malléable

C’est vrai que les Français entretiennent un rapport particulier avec l’orthographe. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont Alain Rey et Christelle Martin-Lacroux.

Pourtant, l’orthographe a longtemps été malléable en France. Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que sa maîtrise est mise à l’honneur dans l’enseignement. Au point de devenir un critère déterminant d’évaluation pour l’obtention des diplômes.

Malgré tout, aujourd’hui encore, comme la langue, l’orthographe évolue.

Tout casser tous les samedis c’est normal en somme

Et puis il est cocasse d’observer les gardiens du temple monter au créneau (très souvent en criblant leurs textes d’erreurs) en citant les grands de la littérature.

Alors que, par exemple, Daniel Pennac lui-même avoue être fâché avec l’orthographe.

Ou lorsque Victor Hugo écrit dans Le Mendiant :
Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé
D’où ruisselait la pluie et l’eau des fondrières
.

Sans oublier Stendhal, qui ose coucher dans Le Rouge et le Noir : C’est ce que je demande, s’écria-t-elle, en se levant debout.

La prochaine fois prenez un correcteur d’orthographe

Des cancres, sans aucun doute. Tout comme Honoré de Balzac, qui dans Le Père Goriot se permet d’écrire : Il regarda tristement son ouvrage d’un air triste, des larmes sortirent de ses yeux. Après quoi il en remet une couche dans Une ténébreuse affaire, avec : Le bruit du galop de son cheval, qui retentit sur le pavé de la pelouse, diminua rapidement.

Le rigoureux Émile Zola n’y échappe pas. Justement l’un des écrivains fétiche de DM JM, qui au lycée à dû être le seul à prendre son pied en lisant L’Assommoir. Au point de tomber les 20 Rougon-Macquart entre la 4e et la 1re. Dans La débâcle, il délire purement et simplement : Puis, c’était un capitaine, le bras gauche arraché, le flanc droit percé jusqu’à la cuisse, étale sur le ventre, qui se traînait sur les coudes.

Guy de Maupassant y va de son petit Je sortis et j’entrai dans une brasserie où j’absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits vers pour me donner du courage dans la Patronne dans la revue La Lanterne en 1889.

Et le classique Pont Mirabeau d’Apollinaire, qui sans vergogne scribouille : Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

Il est urgent d’alourdir les impôts, afin de financer les cours de rattrapage

Que penser d’Alexandre Dumas qui fait s’écrier Ah ! en portugais à Don Manoël dans Le Collier de la Reine ?

Ou de Camus qui, dans La Peste, se rit des conventions : « Il est distrait au volant de son auto et laisse souvent ses flèches de direction levées, même après qu’il ait effectué son tournant ? »

Dans Isabelle, André Gide couvre probablement la langue française du manteau de son ignorance crasse : « “ Tout ce que l’homme a inventé pour essayer de pallier aux conséquences de ses fautes. ”

Si l’on croit nos fameux gardiens intransigeants de la langue française, la solution consiste en une balle dans la tête. Et probablement cesser d’enseigner ces incapables à nos enfants.

Il existe d’ailleurs un petit livre amusant d’où sont tirés ces extraits : Les plus jolies fautes de français de nos grands écrivains, par Anne Boquel et Étienne Kern (Payot, 2015. 176 pages. ISBN 978-2-2-289-1403-1).

Ma main écrit ce que lui dicte mon œil

Alors vous pouvez tout à fait signaler à DM JM une faute si vous en trouvez. Il vous en saura gré. Sincèrement. Mais évitez de tacler les contrevenants comme ce fut le cas avec Dead Woman Juliette, vous rencontreriez un mur.

Car s’il nous emmerde à longueur de journée, c’est en passant avec Dead Woman Juliette un week-end chez lui que j’ai découvert que son livre de chevet était un recueil de lettres de Poilus. Et l’orthographe piquait les yeux.

Comme écrivait Jean Cocteau à son éditeur : Ma main écrit ce que lui dicte mon œil, et non ce qu’elle devrait, si bien qu’il m’arrive souvent de faire des fautes, auxquelles il faut veiller.

Et pour lui faire plaisir (à DM JM, pas à Cocteau), je vais conclure avec un épigramme de 1538 de Clément Marot, un des seuls poètes qu’il tolère :

A ſes Diſciples

Enfans, oyez vne Lecon :
Noſtre Langue à ceſte facon,
Que le terme qui va deuant,
Voulontiers regiſt le ſuiuant.
Les vieilz Exemples ie suiuray
Pour le mieulx : car a dire vray,
La Chancon fut bien ordonnée,
Qui dit, m’Amour vous ay donnée :
Et du Basteau eſt eſtonné,
Qui dit, m’Amour vous ay’ donné.
Voyla la force, que poſſede
Le Femenin, quand il precede.
Or prouueray par bons Teſmoings,
Que tous Pluriers n’en font pas moins :
Il fault dire en termes parfaictz,
Dieu en ce Monde nous a faicts :
Fault dire en parolles parfaictes,
Dieu en ce Monde les a faictes.
Et ne faut point dire (en effect)
Dieu en ce Monde, les a faict :
Ne nous a faict, pareillement :
Mais nous a faictz, tout rondement.
L’italien (dont la faconde
Paſſe les vulgaires du Monde)
Son langage a ainſi baſty
En diſant, Dio noi a fatti.
Parquoy (quand me ſuys aduiſé)
Ou mes Juges ont mal viſé,
Ou en cela n’ont grand ſcience,
Ou ilz ont dure conſcience.



Dead Woman Sonia
Avec l’aide de Dead Woman Camille pour les citations

2 réponses sur “Les maudits de l’orthographe sont-ils ceux qu’on pense ?”

  1. Et, euh… on fait de la pub pour Antidote, là ?
    Alors, c’est très bien, Antidote. Ce n’est pas la question. C’est juste que si on fait de la pub pour Druide, j’aimerais voir :
    1 — la gueule du chèque ;
    2 — une mention comme quoi c’est du sponsoring.
    Parce que ça consomme, une Ferrari 812. Surtout alourdie par des jantes en or.

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