Monétisation et respect sur le web défunt

Sur Internet, il semblerait que la mode soit aux articles militants pour encourager les acteurs du web à mettre le respect des utilisateurs en avant. Ainsi, Vitaly Friedman a écrit un très bel article sur Smashing Magazine : « Respect Always Comes First ».
Très bel article, certes, mais un commentaire résume parfaitement la situation : « I just heard a burst of laugh in the marketing department… » (Je viens d’entendre un éclat de rire dans le département marketing…).

Jolly Roger / pavillon pirate

Ne vous méprenez pas, chez Dead-Men, nous pensons que c’est une excellente chose. Le respect des utilisateurs et des visiteurs est dans l’ADN de notre structure depuis sa création.
Nous ne sommes cependant pas candides au point de penser qu’il s’agit d’une règle cardinale sur Internet.

 

En affaires, seul l’argent compte


Fin 2017 — le 29 novembre, pour être exact —, l’Anglaise Mary Lee Berners-Lee (née Mary Lee Woods) est morte. C’est triste, mais elle avait 93 ans et c’est dans l’ordre naturel des choses.

Ce qui est réellement saturnien, c’est l’anonymat de ce décès.
Nous sommes pourtant à l’heure des questions éthiques, des #MeToo et des prises de conscience. Malheureusement, comme chaque révolution médiatisée, cette vague de fond fleure bon l’éphémère : que la presse s’en désintéresse et elle tombera dans l’oubli le plus sordide, renforcé par l’indifférence générale.
L’être humain ne naît pas naturellement bon et la société n’arrange rien. Il ne faut jamais douter de son immobilisme.

La grand-mère du web au poing levé


Mary Lee Berners-Lee est la mère de Tim Berners-Lee, ingénieur au Cern, et qui n’est autre que le père d’un « projet vague, mais excitant » : le web.

Mary Lee Berners-Lee fut programmeuse informatique (j’ai envie de dire « programmatrice », mais c’est moche). Elle participa à la réalisation et à la programmation du premier ordinateur électronique généraliste commercialisé au monde.
Mary Lee Berners-Lee fut militante et elle obtint de son employeur le même salaire pour les femmes que pour les hommes ; le Royaume-Uni votera l’égalité salariale deux décennies plus tard.
 

Le web est mort avec Mary Lee Berners-Lee

 
Le 10 juillet 2017, en accord avec Tim Berners-Lee, le consortium W3C valide l’intégration des DRM au sein du langage HTML sous la pression des géants comme Amazon, Facebook, Microsoft, Google ou Apple.

Que sont les DRM ?
Les « Digital Rights Management » sont des outils de gestion des droits numériques. Ils servent à contrôler l’accès aux œuvres numériques et l’usage qui en est fait sur les appareils. La loi interdit de contourner ces dispositifs de contrôle.

 
L’immense majorité des gens s’en fout. Les gens ont des mentalités de moutons. Ils ont démontré à travers l’Histoire une incapacité à comprendre nombre d’enjeux et à préférer la sécurité et le statu quo à la liberté.
L’intégration des DRM au sein du langage HTML est pourtant un tournant dans l’histoire des standards du web. Non, vous n’êtes plus propriétaire des œuvres numériques dont vous faites l’acquisition. Oui, l’utilisation des œuvres numériques dont vous faites l’acquisition est contrôlée. Oui, comme le souligne l’UNESCO, cela menace « la libre circulation des idées et de l’information ».
Et oui, tout le monde s’en fiche.
 
Quinze jours après le décès de Mary Lee Berners-Lee, soit le 14 décembre 2017, la FCC enterre le principe de neutralité du Net. Une décision saluée par l’industrie des télécoms tandis que le gouvernement français se prend à rêver d’une « start-up nation ».

 

Qu’est-ce que la FCC ?
La Federal Communications Commission (FCC, en français « Commission fédérale des communications ») est une agence indépendante du gouvernement des États-Unis créée en 1934. Elle a pour mission la régulation des télécommunications et des contenus des émissions de radio, de télévision et d’Internet.

 

Le web commun à l’usage public cède sa place à un cauchemardesque empilement de licences globales privées, une superposition de réseaux et de services séparés de manière étanche. L’avenir du web semble être une oligarchie de plateformes géantes qui captera la totalité des marchés et des usages. Le tout avec des conditions générales d’utilisation rocambolesques pour mieux fliquer et asservir les utilisateurs.
L’antithèse du domaine public.
Les plus anciens de souviennent d’AOL ? La même chose, mais en pire.

Éthique et marketing et colégram


Le marketing éthique.
Voilà un concept qui me fait bien rire.
Le jour où le marketing se targuera d’éthique, c’est le jour où la notion d’éthique pourra vous vendre quelque chose.

Vers un web moins juste et moins éthique


Aujourd’hui, l’expérience du web, ce sont des pop-up en pleine page qui vous sautent à la gueule en cours de lecture d’un article, un matraquage publicitaire incessant, des liens qui s’ouvrent en arrière-plan, des accroches pour vous inciter à ne pas partir et une collecte de données ahurissante.
Cela vous gêne ? Vous tentez de reprendre le contrôle ? Et bien, on vous invite à aller vous faire foutre et à vous passer du web. Tout simplement.

N’est-il pas aberrant qu’un site web doive déployer des trésors d’ingéniosité pour protéger ses formulaires de contact contre le spam publicitaire ? Que nos boîtes email soient pourries d’offres commerciales non sollicitées ? Et que le plus souvent, tout ça représente un danger concret pour l’utilisateur ?

Pour citer Vitaly Friedman dans son article « Respect Always Comes First » :

« Ce n’est pas OK quand un service manipule ses clients, abusant de leur psychologie, pour qu’ils puissent s’il vous plaît… oh s’il vous plaît perdre plus de temps dessus. Ce n’est pas OK quand il est douloureusement difficile de supprimer un compte. Ce n’est pas OK quand un service joue à des jeux d’esprit en plaçant des boutons dans des endroits apparemment aléatoires pour tromper les clients dans les mises à jour. Ce n’est pas correct lorsqu’un service abuse de la vie privée d’un client et partage volontiers des données avec des tiers pour les utiliser pour le matraquer d’emails. »

Ce n’est pas OK, et ce n’est pas respectueux. Pour votre vie privée. Pour votre consommation de données. Pour votre droit à l’information. Pour votre sécurité. Tout simplement, pour vos libertés.

Si j’ai un iDevice et que je suis iConnecté, est-ce que ça fait de moi un iDiot ?


Des services de merde, comme Tinder qui collecte 800 pages d’informations sur une utilisatrice, ça ne choque personne ? Cinquante millions d’utilisateurs…
Que Facebook et ses différents services fliquent ses utilisateurs assez cons pour accepter leurs conditions et leur offrir une manne de données personnelles, c’est déjà inquiétant. Mais qu’ils en fassent autant même si vous ne possédez pas de compte, voilà qui est dramatique. Deux milliards soixante-dix millions d’utilisateurs actifs chaque mois…
Nous n’allons même pas parler de Google, Twitter et autres Linkedin.

Autant de services qui ne désirent rien de plus que de nous enfermer dans un réseau à eux, qu’ils contrôlent de bout en bout. Et honnêtement, je suis rassuré de voir que tout le monde s’en fiche.
Certaines entreprises proposent un minimum de contrôle et de transparence sur les informations qu’elles collectent et fournissent des services puissants et utiles en retour (Google, par exemple, sans pour autant prendre leur défense). D’autres, nous nous contentons de leur offrir des informations qui ont pourtant une forte valeur marchande et un potentiel de nuisances infini (Facebook, par exemple, sans pour autant oublier les autres).
C’est bien de gueuler contre les flics intrusifs, garants et protecteurs du système, tout en balançant l’intégralité de sa vie privée aux acteurs dudit système. Malin. Bravo.

Une machine bien huilée : démonstration par l’exemple


Chez Dead-Men — et moi tout particulièrement —, nous ne sommes pas fans des réseaux sociaux :

  • Facebook est un cloaque de mésinformation et de désinformation qui ne nous apporte presque pas de trafic. Il faut dire que notre présence est limitée et la popularité de notre page en berne : le fait que personne n’a de compte particulier n’aide pas, et la politique de vitrine commerciale pour grosse boîte ne nous correspond pas.
  • Google Plus, malgré une structure prometteuse, n’est qu’un ramassis de rien voué à l’oubli.
  • Pinterest est le réseau social qui nous apporte le plus de trafic, étrangement. Mais ce n’est pas du trafic de qualité. Et l’intérêt de la plateforme (réduit à la base) est encore plus limité par le fait qu’il est impossible de consulter quoi que ce soit sans créer de compte.
  • Twitter est une vaste blague. L’information est noyée, il y circule n’importe quoi et, franchement, la limite du nombre de signes ne facilite pas l’expansion de la pensée.
En fait, ça ne tiendrait qu’à moi, Dead-Men ne perdrait même pas son temps avec les réseaux sociaux. Mais c’est un mal nécessaire, et seuls Dead Woman Camille et moi y sommes opposés.
 
Mais ce n’est pas pour autant que nous nous rendons complices de cette bande de truands.
Prenons l’exemple de Facebook. Je ne tiens pas particulièrement à m’acharner sur l’entreprise, mais elle est extrêmement connue et réellement néfaste.
Donc, Facebook.
 

Tout le monde connaît leur célèbre bouton de partage. Ce fameux bouton qui traque votre activité et ralentit le chargement de votre page parfois de plusieurs secondes. Ce fameux bouton qui nécessite l’ajout de code propriétaire sur chaque page (les infâmes 
« 
meta property= »og:xxx » content= »xxx » »).
Chaque bouton appelle un fichier JavaScript de 210 Ko appelé « sdk.js » (consultable à cette adresse : https://connect.facebook.net/fr_FR/sdk.js).
L’ensemble du code qui finira sur la page ressemble à ça :

Code du bouton Facebook pour le partage sur le web.

Pour l’utilisateur lambda, je suis bien conscient que ça n’évoque rien. Mais grosso modo, le webmaster qui insère un bouton de partage sur une page vous oblige à télécharger l’équivalent d’une grosse photo, à chaque page.
Je ne vais même pas rentrer dans l’explication de ce que fait ce script (et les autres qu’il appelle), car je n’en ai pas la moindre idée.
En revanche, je vais vous donner ce que nous utilisons sur le site de Dead-Men pour partager sur Facebook : un simple lien vers l’adresse « https://www.facebook.com/sharer.php?u=URL-de-la-page ».
Je ne sais pas à quoi sert « sdk.js », mais certainement pas à partager, puisqu’un simple lien suffit. C’est plus élégant, c’est moins lourd et c’est très certainement beaucoup moins intrusif.

Essayez avec cet article si vous ne me croyez pas : testez par vous-mêmes et collez l’adresse « https://www.facebook.com/sharer.php?u=http://blog.dead-men.fr/2018/02/monetisation-et-respect-sur-le-web.html » dans votre barre de navigation.

Bien entendu, cela fonctionne avec Twitter, Google Plus, Pinterest ou encore Tumblr.

 

Il est temps de reprendre le contrôle d’Internet : s’informer et agir



Le coup du bouton Facebook ne parlera pas à grand monde et provoquera peut-être des réactions outrées chez ceux qui maîtrisent « sdk.js », mais ne balancent pas les bons coins à champignons.

Ce n’est pas une raison pour continuer à faire le boulot des géants à leur place pour qu’ils puissent gagner plus d’argent plus facilement.

Sécurisez le web, mais pas chez nous


Au contraire, il est même temps de reprendre possession d’Internet et d’en refaire un espace public ouvert.
Les moyens ne manquent pas : VPN, navigateurs discrets utilisant Tor ou des plug-ins pour bloquer les indésirables, etc.

Comble de l’hypocrisie, ces mêmes géants qui nous invitent à nous protéger et à renforcer notre sécurité nous pourrissent l’utilisation de leurs services lorsqu’on le fait. N’importe quel utilisateur de VPN tombe quotidiennement sur une page lui demandant d’effectuer une interminable série de tests idiots parce qu’une activité suspecte a été détectée depuis son adresse.

Le jeu vaut-il la chandelle des inconvénients ?
Oui. Définitivement.
C’est même urgent si vous souhaitez qu’Internet perdure.

D’accord, mais comment se réapproprier le web ?


Fort heureusement, il n’y a pas que des malhonnêtes. Même s’ils pullulent et maintiennent un contrôle impressionnant sur le web.
Il existe aussi des entreprises et des structures responsables fournissant des services de qualité, avec une éthique forte. En vrac et sans faire de publicité :

  • Open Whisper Systems propose la messagerie sécurisée Signal.
  • Gandi SAS, bureau d’enregistrement de noms de domaine et hébergeur web.
  • Framasoft promeut la diffusion et le développement de logiciels libres, l’enrichissement de la culture libre et l’offre de services libres en ligne.
  • LibreOffice, une suite bureautique libre et gratuite.
  • Est-ce utile de mentionner Linux ? Probablement pas, mais nous pouvons citer le système d’exploitation Debian, une organisation communautaire et démocratique, dont le but est le développement de systèmes d’exploitation basés exclusivement sur des logiciels libres.
  • Et une myriade d’autres outils et services assurant votre anonymat, votre protection et une certaine liberté du web.
Une démarche qui peut aussi commencer par la lecture du livre Les GAFAM contre l’Internet (Nikos Smyrnaios, Ina éditions), par exemple.
 

 

C’est bien joli, mais c’est pénible


Bouhouhou !
Non. C’est un changement dans vos habitudes pour montrer que vous restez maîtres de votre environnement et de votre vie privée.

Ce qui sera réellement pénible, c’est un web géré comme l’univers Apple où tout choix vous est interdit, où vous n’êtes plus maîtres de vos données (donc de votre identité et de vos possessions numériques) et où chaque service sera hermétiquement cloisonné. Et ça sera d’autant plus pénible qu’Internet a furieusement tendance à déborder dans nos vies de tous les jours (téléphone, maison connectée, services administratifs, voitures, etc.).

Ne doutez pas qu’on va vous brandir la loi. Mais, en définitive, ça reste votre choix : acheter le bâton pour vous faire battre ou refuser d’avoir en permanence un agent de police sur le dos pour vous dire quoi faire, comment, quand et où.
Ouais, non, je sais : ça ne ressemble pas tellement à un choix. Et si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au moins pour les autres.

Faisons un pari, maintenant. À travers l’Histoire, presque à chaque fois que l’humanité a été confrontée à un choix, elle a fait le mauvais et s’est battue pour son inamovibilité. Énergies fossiles, nucléaire, vie privée, dictatures, racisme, sexisme, religion et mots en « ismes » funestes ; la liste est infinie.
Combien pariez-vous que cette même humanité fera une fois de plus un choix délétère ?



Dead Man JM

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