La règle de proximité : quand ni le féminin ni le masculin ne l’emportent dans la grammaire

La règle de proximité pour les accords est une règle de grammaire ancienne et égalitaire. Et contrairement à celle affirmant que le masculin l’emporte sur le féminin, elle a les faveurs de l’Histoire et de la morale (au sens noble).

À l’heure où les revendications féministes sont de plus en plus présentes, il est peut-être temps d’y revenir.

Le masculin l’emporte sur le féminin

Cette règle admise par tous les écoliers n’est établie que depuis le 18siècle.

En 1675, l’abbé Bouhours affirme que lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. C’est d’une certaine logique dans un monde féodal.

Et en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée précise que le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. Nous y voilà.

La règle de proximité

Cette règle se pratiquait en grec ancien, en latin et en français. Je précise pour nos lecteurs réactionnaires qui regrettent systématique le temps passé : telle était la norme au Moyen Âge. L’exemple de la Chanson de Roland revient régulièrement. Mais nous lui préférons Racine : Surtout j’ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières.

La règle de proximité est simple : on accorde l’adjectif avec le nom le plus proche. Une fois le réflexe scolaire passé, c’est élégant, plaisant à l’oreille, et surtout, c’est souple. Par exemple :

  • règle du genre : l’homme et la femme sont présents
  • règle de proximité :
    • l’homme et la femme sont présentes
    • la femme et l’homme sont présents

Au Quebec, cette règle de proximité est de plus en plus courante.

Quelle importance ?

En 1956, le linguiste et anthropologue Benjamin Lee Whorf émet l’hypothèse suivante :

Nous sommes incités à penser le langage comme une simple technique d’expression, or nous ne réalisons pas que dans un premier lieu le langage est une classification et un arrangement du flux de nos expériences sensorielles qui résultent d’un certain ordre du monde, un certain segment du monde qui est facilement exprimé par le type de signification symbolique que le langage emploie.

L’hypothèse de Sapir-Whorf soutient que les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques, autrement dit que la façon dont on perçoit le monde dépend du langage. L’opposé consiste à défendre que la langue reflète la culture.

Notre avis chez Dead-Men vous intéresse ? Non ? Tant pis, je vous le donne quand même : la réalité se situe entre les deux, de manière difficilement quantifiable, mais certainement pas innocente.

L’angle socio-économique

C’est l’angle choisi en 2012 par les chercheurs Victor Gay, Estefania Santacreu-Vasut et Amir Shoham pour montrer l’existence d’un lien entre usages grammaticaux, professionnalisation et habitudes de vie des femmes.

Ils y déclarent que le besoin d’attribuer un genre à un objet (masculin ou féminin) incite à renforcer les stéréotypes en lui attribuant des qualités « masculines » ou « féminines ». Pour simplifier, la grammaire peut influencer les représentations sociales du masculin et du féminin.

L’architecture de la pensée

Dans un article du journal Le Monde daté du 14 janvier 2012, Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au CNRS, explique que la langue est l’architecture de la pensée. Elle y préconise d’adopter la règle de proximité, qui est plus simple et plus esthétique. Elle sonne mieux à l’oreille, elle offre plus de liberté dans l’écriture, et surtout, elle est plus égalitaire.

Nos braves Académiciens qui, aujourd’hui, observent avec une grandeur émérite l’évolution de la féminisation des noms de métiers en appelaient au président de la République lorsqu’Élisabeth Guigou ou Martine Aubry avaient eu l’audace de se faire désigner par « Madame la ministre » ! Les Immortels parlent d’une affaire qui, dans les hauteurs de l’État, porte atteinte à la langue française, pas moins !

La règle de proximité, l’ancêtre des revendications linguistiques

De nombreuses revendications et évolutions linguistiques font écho à la règle de proximité.

Ainsi, . Mais également l’inclusivité dans l’écriture, même si elle est parfois lourde et maladroite : « marchand. e », « marchand/e », marchande/marchant, etc.

Une réponse sur “La règle de proximité : quand ni le féminin ni le masculin ne l’emportent dans la grammaire”

  1. Soyons très clairs. La règle de la supériorité pue de la gueule, quelque chose de bien.
    Celle de la proximité demande un certain temps d’adaptation ; dans un premier temps, il faut faire un effort pour contrarier son enseignement. Mais rapidement, elle devient naturelle et, franchement, agréable à utiliser.

    En plus, elle permet de se moquer de ceux qui vous corrigent, et ça, ça n’a pas de prix.

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