The Black Swan (1942) : la goutte d’eau qui fait déborder les Caraïbes

Article écrit avec la participation matinale de DM JM.

Depuis quelques années que nous planchons d’une manière ou d’une autre sur le roman de piraterie Dead Men’s Tales, nous avons vu un paquet de films sur la piraterie et les pirates. Certains bons, d’autres mauvais. Anne of the Indies (1951) de Jacques Tourneur conserve une place de choix dans nos cœurs. Au point d’avoir influencé le personnage principal de Dead Men’s Tales. En revanche, The Black Swan (1942) de Henry King occupe la position opposée.

Non, nous n’avons pas aimé The Black Swan

Pourquoi tant de haine ? Après tout, Dead Men’s Tales contient quelques références au métrage, qui fut un succès colossal.

The Black Swan est un film correct

Ce n’est pas tant que le film est mauvais. S’il ne rentre définitivement pas dans la catégorie des chefs-d’œuvre, il n’a pas trop à rougir de la comparaison avec le haut du panier.

The Black Swan (1942, Henry King)
The Black Swan (1942, Henry King)

Certes, il ne rivalisera jamais avec Captain Blood (1935), The Sea Hawk (1940), Treasure Island (1950), Pirates of the Caribbean : The Curse of the Black Pearl (2003), ou même Captain Clegg (1962, connu outre-Atlantique sous le sobriquet de Night Creatures, ce qui fait que nous l’avons vu deux fois). Mais il reste nettement supérieur à la production quasi industrielle de l’époque.

Mais un film correct qui exacerbe tous les défauts du genre

Toutefois, notre visionnage de The Black Swan s’est déroulé à un moment où nous saturions tous les deux des fresques caribéennes en technicolor.

Nous ne l’avons pas regardé ensemble, mais nous avons partagé le même ressenti. Tyrone Power est un héros viril et un phallocrate insupportable, Maureen O’Hara (vachement plus habillée que pour son rôle de lady Godiva) est une demoiselle perpétuellement en détresse et constamment remise à la place qui est la sienne. L’escrime est accélérée au point d’en devenir visuellement ridicule. Le fantastique Laird Cregar n’a pas l’air très à l’aise dans son rôle de Henry Morgan tête à claques. Et la liste est interminable.

Le pauvre Laird Cregar (à gauche) dans le rôle de Henry Morgan
Le pauvre Laird Cregar (à gauche) dans le rôle de Henry Morgan. The Black Swan (1942, Henry King)

Au passage et pour l’anecdote, la future reine du Technicolor avait de prime abord refusé le rôle, suite à une précédente expérience désastreuse avec la couleur.

Dans ses bons moments, The Black Swan distille l’ennui

Il ne s’y passe pas grand-chose

D’accord, la relation orageuse entre Jamie Waring (Tyrone Power) et Margaret Denby (Maureen O’Hara) offre quelques passages truculents. Certes, il est amusant de voir le très commercial King défier le Motion Picture Production Code en faisant partager une même couche à Power et O’Hara.

Et c’est à peu près tout. Parce que si le film commence et se termine sur un rythme alerte à la limite du précipité, il ne se passe pas grand-chose entre-temps.

Tout le monde semble s'emmerder au moins autant que le spectateur.
Tout le monde semble s’emmerder au moins autant que le spectateur. The Black Swan (1942, Henry King)

Dans l’ensemble, The Black Swan n’apporte rien que nous n’ayons déjà vu cent fois (je n’ai pas compté, mais ce n’est probablement pas une figure de style).

Hail to the King, baby

Henry King, qui n’est pas un bras cassé, avait pour mission d’aider la Twentieth Century-Fox Film Corporation à battre à plates coutures la Warner Bros. sur son propre terrain : le swashbuckling.

Une bataille navale, le seul grand moment du film.
Une bataille navale, le seul grand moment du film. The Black Swan (1942, Henry King)

Cinéaste maison et pilier de la Fox, King était dans une période de films historiques approximatifs. Mais l’action n’a jamais été son fort. Dommage, ça aurait pu servir le métrage, qui pour le coup reste assez paresseux et manque cruellement de panache. Un manque durement souligné par un scénario linéaire et sans rebondissement.

Le titre est adapté de celui d’un roman de Rafael Sabatini

Le scénario, justement. The Black Swan est adapté du roman éponyme du grand Rafael Sabatini, publié en 1932. Auteur sophistiqué spécialisé dans les histoires de pirates, Sabatini a pondu quelques-uns des plus grands romans d’aventures : les séries Scaramouche et Captain Blood, The Sea Hawk, Bellarion the Fortunate ou encore The Marquis of Carabas.

Couverture du roman The Black Swan (Rafael Sabatini, 1932)
Couverture du roman The Black Swan (Rafael Sabatini, 1932)

Les histoires de Sabatini ont abreuvé l’âge d’or des films d’aventure hollywoodiens. Pourtant, ici, absolument aucun élément n’a été conservé du roman, sinon le titre et la figure (historique) de Henry Morgan. Ou comment se compliquer la vie à transformer l’or en plomb.

Dans ses mauvais moments, The Black Swan est un film tout simplement malsain

Nous évoquions le Motion Picture Production Code, établi en 1930 par le sénateur William Hays. Justement, le comportement du héros, Jamie Waring, fait douloureusement écho à l’affaire Roscoe Arbuckle (et aux « grands scandales hollywoodiens »).

De l'avis de Jeffrey Dahmer, les protagonistes développent une relation saine.
De l’avis de Jeffrey Dahmer, les protagonistes développent une relation saine. The Black Swan (1942, Henry King)

Le pirate réformé est régulièrement à deux doigts du viol, il force sa présence en permanence et il enlève. Ce ne sont pas tant les agissements de Jamie Waring que la façon dont il est présenté qui choque. La naïveté qui enrobe le tout rapproche dangereusement tout ça du fait divers sordide plutôt que de l’appel du pied au réalisme.

Mais heureusement, à la fin, Margaret Denby prendra conscience qu’elle n’a pas son mot à dire, deviendra soumise et cédera à ses assauts mufles, et il pourra légalement lui péter le cul. Car si Margaret mérite régulièrement des baffes avec une pelle pour un panel extravagant de raisons, cela n’excuse rien.

L'indispensable scène du baiser devant un coucher de soleil, ce qui prouvera aux juges qu'il ne s'agissait pas d'un viol.
L’indispensable scène du baiser devant un coucher de soleil, ce qui prouvera aux juges qu’il ne s’agissait pas d’un viol. The Black Swan (1942, Henry King)

Et dire que le personnage de Jamie Waring a été moult fois décrit comme galant !

Le gâteau sur la cerise

À tout cela s’ajoutent les sempiternels anachronismes. De l’Union Jack aux bottes Premier Empire en passant par l’utilisation d’une roue pour diriger les navires. Sans oublier le médaillon qui contient une photographie.

Et ne parlons pas des erreurs stupides, comme la carte situant l’île de la Tortue au large du Venezuela, à plus de 900 km de sa position véritable. Ou celle de Maracaibo datée de 1697 alors que le film se déroule en 1674 !

L'île de la Tortue (Venezuela)
L’île de la Tortue (Venezuela) The Black Swan (1942, Henry King)
Erreur de date sur la carte.
Erreur de date sur la carte. The Black Swan (1942, Henry King)

En conclusion, The Black Swan n’a rien de mémorable

En définitive, aurions-nous vu The Black Swan avant pléthore d’autres films du genre, sans doute ne provoquerait-il pas chez nous une telle haine. En revanche, les défauts écrasants du métrage l’auraient probablement précipité dans les oubliettes de nos mémoires.

Nos meilleurs souvenirs ? Un perroquet inerte et une scène de baiser particulièrement ridicule.

L'improbable scène du baiser.
L’improbable scène du baiser. The Black Swan (1942, Henry King)

Et donc, vous voulez toujours voir le film ?

The Black Swan, VOST

Une réponse sur “The Black Swan (1942) : la goutte d’eau qui fait déborder les Caraïbes”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *